1. Une formation musicale de haut niveau et une passion pour la musique.
Le duo est créé fin 1999, mais toutes deux se connaissent depuis longtemps : pendant plusieurs années, elles ont chanté ensemble dans la chorale d'enfants Neposedi. Toutes deux ont une formation musicale approfondie : à l'âge de 8 ans, chacune intègre une école de musique de haut niveau, section piano, où elles effectuent sept années d'études.
Les discours de leurs anciens professeurs de musique sont très élogieux. Ainsi, Lydia Pilipenko, qui a enseigné à Yulia pendant sept années [1], se rappelle « ses extraordinaires capacités musicales » ; le fait que, dès l'enfance, elle se soit révélée « une joueuse de piano brillante, avec une maturité émotionnelle tout à fait inhabituelle, qui jaillissait d'elle-même chaque fois qu'elle jouait » ; et se souvient de « son dévouement total à la musique » [2]. Quant à la directrice de l'école de musique, Natalia Makarova, elle semble très déçue que la jeune femme brune ait choisi de faire une carrière dans les variétés musicales. Elle espère que « dans quelques années, Yulia retournera vers de la vraie musique, comme la musique classique. ». De son côté, Lena partage avec Yulia la même passion musicale. En complément de ses études de piano, elle s'oriente vers le chant. Dès 1994, alors qu'elle n'a que dix ans, elle s'engage dans le groupe Avenue. Elle le quitte en 1997 pour rejoindre la chorale Neposedi, où elle rencontre Yulia.
2. Une rencontre inéluctable.
Lena est âgée de 13 ans lorsqu'elle arrive dans la chorale Neposedi. C'est une jeune fille secrète, timide, assez solitaire et d'une extrême émotivité. Cependant, elle sait parfaitement ce qu'elle veut et personne ne peut l'obliger à faire le contraire. De fait, elle a coupé quasiment tous les ponts avec sa famille et vit avec sa grand-mère depuis des années. Elle lit énormément et c'est à travers son univers imaginaire qu'elle observe le monde d'un regard amusé. Cette intellectualisation lui permet de le mettre à distance, de s'en protéger tout en ayant de celui-ci une vision plus juste.
Yulia, elle, est membre de la chorale depuis une année et elle étouffe littéralement. Tout l'excède de plus en plus : la maladie de sa mère ; la mesquinerie des autres pour se faire bien voir dans le groupe ; la sensation constante d'être réprimée alors que le mur de Berlin est tombé et que la Russie s'achemine vers la démocratie. Ses désirs de vivre et de liberté, de plus en plus intenses, la poussent à s'opposer, systématiquement, à toute autorité, afin de faire simplement changer les choses. Du coup, en même temps qu'elle les effraie, elle subjugue totalement les autres membres de la chorale.
Lorsque Lena arrive, elle repère immédiatement cette petite brunette rebelle et hypersensible, qui rentre dans tout ce qui bouge et terrifie tout le monde. Elle l'observe de loin, plutôt amusée, et, simultanément, ce côté si sérieux à l'intérieur d'elle-même perçoit immédiatement la fêlure que cachent toutes les rebellions de Yulia. Une fêlure qui ressemble à la sienne, cette sensation persistante d'être terriblement seule, « sans personne avec qui parler véritablement ». Yulia, elle, ressent intensément chacun des regards approfondis que Lena pose sur elle, comme si quelque chose d'indicible apaisait les mille et une pensées/émotions qui la traversent.
C'est trop intime, trop perturbant et trop intense pour être vécu au milieu d'une chorale de bambins immatures. Aussi prennent-elles l'habitude de se rencontrer en secret, à l'extérieur du groupe, et de se parler pendant des heures. Elles échangent à propos de tout : les changements dus à la perestroïka ; l'esprit borné des gens ; les parents ; ce qu'elles ressentent ; ce qui se passe entre elles. Et, au fur et à mesure que leur relation évolue de l'amitié vers l'amour, elles se construisent un univers de libertés, un monde à elles où nul ne pénètre.
3. Se rendre ou ne pas se rendre dans un casting ?
En 1998, après une ultime bagarre, suite à une ultime insulte homophobe, cette fois-là trop douloureuse, Yulia quitte le groupe Neposedi. La chorale n'a plus d'importance du moment qu'elle continue de voir Lena. Quant à cette dernière, elle est profondément émue que l'on puisse se battre pour la défendre, elle, Lena, pour défendre ses idées, pour défendre ce qui pour elle est une évidence : l'amour est un droit, quelque soit sa forme. Elle était amoureuse, la voilà maintenant conquise. Certes, tout cela n'est pas simple, mais cela vaut le coup de se battre. Leur relation passe alors de l'amitié ambiguë à l'amour [3].
Quelques mois plus tard, en 1999, un immense casting est organisé pour former un groupe musical de filles. Lena a alors 15 ans et Yulia, 14. Cependant, elles hésitent un peu. Certes, chanter est le rêve de toute leur vie. Chanter ensemble, rien qu'elles deux, serait merveilleux. Mais elles ne supportent pas l'idée que l'une d'elles puisse échouer. Ce qui va les décider, c'est un film. Un film suédois.
Lorsque Lena et Yulia marchent cet après-midi là dans les rues de Moscou, elles n'ont pris encore aucune décision à propos du casting. Elles veulent juste de se changer les idées en allant voir « Fucking Åmål » de Lukas Moodysson » [4]. À part que le film a fait en Suède presqu'autant d'entrées que « Titanic » et qu'il s'agit d'une histoire d'amour entre deux adolescentes, elles ne savent pas grand chose du film.
Lorsqu'elles en ressortent, elles sont bouleversées et leur décision est prise. Parce que ce film, c'est leur histoire. Et elles estiment que ce n'est pas seulement la leur, c'est aussi l'histoire de tout adolescent qui découvre l'amour. L'amour, pas le sexe [5]. Ce n'est pas pour rien, pourtant, que Yulia et Lena se sentent comme Elin et Agnès, les deux jeunes héroïnes du film. L'identification est parfaite : elles ont 14 et 15 ans, comme elles ; l'une est rebelle, l'autre est solitaire, comme elles ; l'une est intello, l'autre speede à fond les manettes et elles ont en marre de ce monde tout à fait pourri, stérile et ennuyeux à mourir. Tout leur semble vrai dedans : les parents qui ne comprennent rien, la tentative de suicide, le désir, la scène de masturbation, le regard des autres, le fait d'être étiquetée "lesbienne", l'échec d'une relation sexuelle avec un garçon, et surtout, surtout, le fait de ne pas avoir honte d'aimer et qu'il est naturel de ne pas se cacher lorsque l'on s'aime.
En fait, le film explore ce moment où l'on décide de faire le choix du bonheur sans se soucier du qu'en dira-t-on. Au début, Elin dit : « Je déteste ma vie. » tandis qu'Agnès rispote à son père : « C'est maintenant que je veux être heureuse. Je m'en fous d'être heureuse dans vingt-cinq ans. Dans vingt-cinq ans, ça n'existe pas. ». La réponse offerte par la scène finale du film marque profondément Lena et Yulia. La scène se déroule en deux parties. Dans un premier temps, Elin et Agnès sortent des toilettes où elles se sont embrassées, passent devant les autres en leur disant qu'elles vont faire l'amour maintenant et traversent fièrement la cour du lycée en se donnant la main. Elles font preuve là d'un courage certain. Mais le plus grand de leur courage vient de la seconde partie de la scène finale. Elin et Agnès sont ensemble et elles parlent en mangeant du chocolat. Se faisant, elles montrent simplement qu'elles ont décidé de construire une véritable relation et qu'elles vont réussir à être vraiment ensemble. C'est là un courage bien plus grand [6]. Emplies de cette image pleine d'espoir, Yulia et Lena prennent le risque d'être heureuses maintenant et décident de se présenter au casting d'Ivan Shapovalov (cf. article en cours d'écriture « Yulia et Lena : la création du duo Taty. »).
[1] Actuellement, Yulia poursuit des études musicales (section « chant ») à l'Institut Gnesinsky, une très célèbre école de musique de Moscow. Cette information est tirée de l'article « Tatu's Teen Queens » d'Alexander Bratersky, paru le 7 mars 2001 dans The Moscow Times.
[2] Ces propos, comme ceux qui suivent, sont tirés d'un article diffamatoire paru dans le journal britannique The Sun. Il est signé de leur correspondante à Moscou, Katie Weitz et s'intitule : « Tatu leave slums behind / Tatu tourne le dos aux quartiers pauvres dont elles sont issues. ». C'est précisément parce que l'article est abject qu'il est intéressant. Il faut voir la journaliste essayant de pousser les professeurs à dire du mal de Yulia et échouer lamentablement. Si vous avez l'occasion de le lire, lisez-le, c'est édifiant. Sinon, nous essayerons de vous en proposer une analyse dans un futur article.
[3] Ces événements sont évoqués (en autres) par Yulia et Lena dans les articles parus dans le magazine Tribu move, daté octobre et de novembre 2002. Si vous ne devez lire des articles sur t.A.T.u., lisez ceux-là, ne serait-ce que parce que le journaliste interviewer, Thierry Calmont, fait preuve de respect vis à vis d'elles.
[4] Avec Alexandra Dahlström (Elin Olsson) et Rebecca Liljeberg (Agnès Ahlberg). Sorti en 1998 en Suède, le film a raflé les quatre principaux Guldbagge (équivalent suédois des Césars français) : "meilleur script", "meilleur réalisateur", "meilleures actrices féminines" et "meilleur film".
[5] Lena et Yulia parlent longuement du film et de l'impact qu'il a eu sur elles dans un interview donné lors de leur passage en Suède en novembre 2002. Elles expliquent également que le titre anglais de la chanson « Show me love » est une référence directe au film puisque aux États-Unis, le titre « Fucking Åmål » fut traduit par « Show me love » parce que le générique final du film est une chanson de Robyn intitulée, précisément, « Show me love ». Cela n'a pas grand chose à voir avec le titre original (Åmål est une petite ville paumée de la Suède où rien ne se passe), mais c'est ainsi. Quant à la censure étasunienne, elle est toujours aussi curieuse : le film fut amputé de plus d'une demi-heure et interdit aux moins de dix-sept ans. Il n'y a pourtant, dans cette ?uvre cinématographique, aucune scène pornographique ou violente. Il s'agit simplement de deux jeunes filles qui découvrent qu'elles s'aiment et décident de vivre cet amour sans se cacher : elles ne voient pas pour quelle mystérieuse raison elles devraient en avoir honte.
[6] Il faut d'ailleurs noter que la censure étasunienne l'a parfaitement compris puisque cette partie du film a été coupée et que la version diffusée aux États-Unis s'arrête sur les deux jeunes filles traversant la cour.