1. Petit rappel des faits : Taty effacé.
Au mois d'avril, la presse à scandale semblait avoir oublié le duo russe Taty -- renommé fort malencontreusement t.A.T.u. par leur producteur anglais, qui impose de plus aux deux jeunes femmes de ressortir en anglais leurs clips ainsi que leur album originellement en russe [2]. Après le tohu-bohu diffamatoire à leur sujet, ce silence des médias peut surprendre. Mais il s'explique aisément si l'on suppose que leurs calomnies ont atteint leur but. Voyons quel est le résultat du dénigrement subi par le duo Taty.
Ce que l'on peut d'abord constater, c'est que « Ya soshla suma / All the things she said », le premier clip soi-disant si scandaleux [3] de Taty, est sorti du top 50. Bien sûr, c'est le destin de tout clip : entrer, sortir du top, quoi de plus naturel. Sauf que lorsqu'un clip est sorti du top, les chaînes musicales continuent néanmoins de le diffuser. Mais ce n'est pas le cas de Ya soshla suma / All the things she said. Il faut dire, que si l'on considère la campagne de désinformation orchestrée à son propos, ce premier clip a bien résisté. Trop bien même.
C'est certainement pour cette raison que « Nas nie dogonyat / Not gonna get us », leur second clip, est à peine diffusé sur les chaînes musicales câblées. À ce point-là, on peut se demander s'il ne s'agit pas carrément de censure : évitons de diffuser leur second clip, des fois qu'il crée un engouement aussi durable que le premier [4]. De fait, MTV a retransmis le clip plus d'un mois après sa sortie en Europe et l'a très peu passé depuis. MCM, elle, n'a jamais caché dans son JDM ou dans son Top 50 qu'elle ne portait pas le duo russe dans son coeur. On ne s'attendait donc guère à y voir « Nas nie dogonyat ». Quant à la radio, Not gonna get us en semble banni.
Ainsi, t.A.T.u. avait bel et bien disparu des espaces médiatiques. Il faut dire que Lena et Yulia, les jeunes filles qui forment le duo, véhiculent une image inédite de la Russie. Et une Russie libre, démocratique et talentueuse, cela fait vraiment désordre sur les écrans.
Malheureusement pour les journalistes en mal d'insultes, les Russes [5] n'ont rien trouvé de mieux que d'élire les deux jeunes femmes de t.A.T.u. pour les représenter à l'Eurovision (Pour une analyse de cet événement, cf. l'article « Eurovision 2003 : le duo « t.A.T.u. » représente une Russie jeune et démocratique. ».) . On assiste donc, depuis cette annonce, à un réveil des attaques médiatiques contre Taty.
Mais ce qui surprend dans ces attaques, c'est qu'elles s'étalent bien au-delà de la presse à scandale et semblent viser un public bien précis. Observons d'abord la presse à scandale.
2. Haro sur Taty : d'abord la presse à scandale.
Il peut sembler surprenant de voir la presse à scandale, qui s'adresse a priori à des adultes, s'intéresser à un duo composé de deux jeunes filles. C'est pourquoi il est pertinent d'observer comment cette presse en parle et de comprendre pourquoi elle en parle.
Prenons, par exemple, Entrevue choc [6]. Le magazine nous la joue insultes : sa couverture titre "tATu les deux p'tites cochonnes du Top" sur une (grande) photo de Lena et Yulia enlacées, photo tellement 'posée' qu'elle en perd toute crédibilité. C'est une bonne technique, l'insulte. D'un côté, vous vous adressez aux hommes (de tous âges), et c'est eux qui vous achèteront le journal. De l'autre, vous vous adressez aux mères, qui n'achèteront pas le journal mais interdiront à leurs filles d'acheter Taty (des fois qu'elles aient envie de les imiter !).
En revanche, le texte de l'article, non signé of course, est surprenant. Étonnament -- compte tenu du titre ou des photos de l'article -- aucun terme salace ou homophobe n'est employé pour parler de leur relation amoureuse. Au contraire même, cette relation que d'autres journaux ont tant salie, est décrite simplement : "elles s'embrassent tendrement (...), se caressent affectueusement (...)" et on échappe aux poncifs habituels, qui sont balayés d'un "on s'en fout".
C'est d'autant plus curieux que les photos restent dans la vulgarité de la couverture [7]. Un peu comme si deux personnes différentes s'étaient occupées, l'une de l'écriture, l'autre des photos, et ne s'étaient pas donné la peine de se consulter.
Mais le plus étrange est que l'article insiste sur leur succès : elles sont le premier duo musical russe à faire une carrière internationale. L'ensemble du dossier étant classé "Marketing", on comprend alors que c'est ça qui pose problème : les jeunes filles russes ont vendu plus deux millions d'exemplaires de leur album 200 po vstriechnoy / 200 km/h in the wrong lane dans le monde (et encore : il ne s'agit que de la version anglaise de l'album !). Ce faisant, elles commencent à rendre caduque toute image présentant la Russie comme une dictature soviétique.
Du coup, cela explique que les divagations anti-taty aillent bien au-delà de la presse à scandale. Ainsi, ces derniers temps, on trouvait des choses surprenantes chez Mac Donald.
3. Haro sur Taty : au-delà de la presse.
En effet, si l'on y réfléchit, le Mac Donald est un espace épatant pour le marketing. Il suffit de glisser une feuille près d'un plateau et de l'appeler "Infos trashy".
Cette feuille soi-disant culturelle consacrait dix petits paragraphes numérotés à tATu. Chacun de ces dix paragraphes reprenait systématiquement une rumeur néfaste et sans fondement sur le duo, ou plus exactement sur Lena et Yulia [8]. Et là, il est clair que ce n'est pas chez les parents que l'on veut créer une image négative de Taty, mais chez les adolescents.
Lorsque l'on connaît le duo, on peut penser que cela n'a pas d'importance, parce l'on sait parfaitement qu'il s'agit de diffamation. Seulement voilà, il y a tous ceux qui ne connaissent pas les deux jeunes Russes et qui vont croire ces calomnies : du coup, ils n'écouteront jamais leur musique. Et ce qu'il y a d'inquiétant, c'est que l'on est bien au-delà de la presse à scandale, dont la diffusion, finalement, est relativement moindre. Car là, il s'agit du Mac Donald et sa capacité de nuisance est bien pire.
Diffamer Taty en utilisant le Mac Donald est logique si l'on souhaite que les adolescents n'achètent plus leurs CDs. Les States n'ont aucun intérêt à ce qu'un duo russe vienne menacer leur suprématie musicale. Surtout en cette période où l'image des États-Unis en France devient particulièrement négative. Ce serait quand même dommage que les Français aient en même temps une image positive de la Russie. Une Russie qui, à l'inverse des USA, autorise la liberté des moeurs et la liberté d'expression [9]. Et si Taty gagne l'Eurovision, quel formidable coup de promotion d'une Russie libre et libertaire. Or, le duo russe est donné premier.
C'est pourquoi lorsque la presse télévisée s'en mêle sous prétexte de parler de l'Eurovision, il est évident que le but est d'empêcher le duo russe de remporter le premier prix [10].
En effet, l'Eurovision offre une représentation de l'Europe, qui intégre autant la Russie que la Turquie. Empêcher les russes de gagner n'est pas neutre : symboliquement parlant, il s'agit de rejeter la Russie de l'Europe. Et ce serait au profit de la Turquie, alliée aux USA et gouvernée par des Islamistes, car d'après les sondages, la candidate turque est classée deuxième derrière... Taty.
4. Haro sur Taty pour les empêcher de gagner l'Eurovision.
Le fonctionnement de l'Eurovision est simple : le public vote par téléphone pour ses artistes préférés. Il est donc évident que si l'on veut influencer le vote du public, il faut l'atteindre au travers des magazines télévisés. Nous prendrons l'exemple du n°681 de TéléCâble Satellite hebdo, paru la semaine précédant l'Eurovision.
Une petite partie de la couverture titrait donc : "Eurovision : TATU un duo provoc pour la Russie", accompagnée d'une photo, au demeurant pas du tout provocante, de Lena et Yulia s'enlaçant. Jusque là, rien de bien grave (quoi que l'on puisse se demander ce que ce duo a de "provoc").
L'article, en revanche, change complètement de ton. Et il faut d'ailleurs remarquer que ce genre d'article diffamatoire est totalement inhabituel de la part de TéléCâble Satellite Hebdo.
Situé à la page 9, il titre : "T.A.T.U. un tandem tendance" et soustitre : "Un duo arrangé en lice pour l'Eurovision". "Arrangé" : voyez comme c'est joliment dit. On a manqué ne pas le voir ! Et ce sera d'ailleurs la force de cet article : on a l'impression que des choses gentilles sont dites, et pof, tout à coup, une saloperie.
De la sorte, l'article commence par dire que les deux jeunes filles veulent se marier si elles gagnent l'Eurovision et enchaîne avec la phrase suivante : "Derrière cette libéralisation des moeurs, se cache une arnaque". On attend alors les preuves de cette arnaque. Mais le journaliste n'en a pas à offrir. Du coup, il continue en évoquant "le million d'exemplaires [vendus] de leur premier album" (dont il ne donne même pas le titre) et aborde ensuite le soi-disant scandale de leur premier clip. Ce qui est scandaleux d'après le journaliste, c'est que non seulement les deux jeunes filles s'embrassent, mais en plus, qu'elles s'aiment. Alors, il insiste : "Mais T.A.T.U. est un groupe monté de toutes pièces". On attend de nouveau des preuves, car le journaliste ne les a toujours pas données. Malheureusement, l'article se poursuit en parlant du producteur russe du duo et du casting où 500 jeunes filles se sont présentées, ce qui permet de conclure : "Chaud bussiness !".
Ce qui nous surprend, dans cet article, c'est bien sûr l'absence de preuves validant les allégations du journaliste. Lorsque l'on connaît Taty pourtant, cette absence de preuves n'a rien d'étonnant. D'abord, le nom du groupe n'est jamais orthographié correctement, c'est-à-dire t.A.T.u. ou Taty, ce qui prouve l'ignorance du journaliste à propos du duo. Et son ignorance est confirmée lorsque l'on constate le nombre d'erreurs contenues dans l'article.
Ainsi, le journaliste parle de "Lena Katina (17 ans) et Yulia Volkova (18 ans)". Or, Lena et Yulia ont toutes les deux 18 ans et la plus jeune des deux est Yulia, non Lena. Ensuite, le journaliste évoque "un million d'albums" vendus, alors qu'il s'agit de plus de deux millions. Enfin, il décrit le clip de All the things she said en disant qu'elles "s'embrassent à pleine bouche". Ce qui prouve qu'il n'a pas vu le clip : à aucun moment, elles ne s'embrassent à pleine bouche !
Alors, cela vaut certainement le coup de regarder le nom de ce journaliste qui accumule tant d'erreurs.
5. Il n'y a pas de hasard dans l'anti-tatysme.
Ce journaliste s'appelle Serge Bressan. C'est un ancien journaliste sportif reconverti dans la musique. Et ce n'est pas un mauvais journaliste habituellement. Alors, on peut se demander pourquoi tant d'erreurs sur Taty.
D'autant que ce journaliste n'en est pas à son premier article sur le duo russe. De surcroît, ses autres articles ne sont pas parus dans TéléCâble Satellite hebdo. Et ce qu'il y a d'encore plus comique, c'est que ce Serge Bressan répète et transmet exactement les mêmes erreurs diffamatoires.
Il y a ainsi, un article de lui, Le secret des lesbiennes russes, daté du 13 février 2003, paru dans Le Matin online. L'article est un peu plus long et un peu plus développé que celui de TéléCâble, mais il reprend exactement le même thème, suit exactement et dans un ordre identique le même raisonnement sans preuve, et répéte exactement les mêmes erreurs : l'âge, le nombre d'albums vendus, la description du clip... plus quelques autres, puisque l'article est plus long.
On comprend alors comment un seul journaliste peut faire beaucoup de dégâts : il suffit de travailler pour plusieurs journaux et de divulguer à chaque fois les mêmes erreurs. Car ce qu'il faut comprendre, c'est qu'il y a des tas de choses justes dans les articles de Serge Bressan. Mais qu'elles sont systématiquement déformées dans le même sens : le dénigrement. C'est ainsi que l'on crée des rumeurs. Et qu'on les propage.
6. À qui profite le crime ?
Nous avons montré que le retour des anti-taty n'est pas le fruit du hasard. Et que ces campagnes de désinformation ont des cibles bien précises.
La question est : à qui sert ce dénigrement systématique de Taty, et au-delà des deux jeunes femmes du duo, de la Russie ? Et pour qui travaillent véritablement ces journalistes qui font à la fois si bien et si mal leurs articles ?