1. Eurovision 2003 : une soirée surprenante.
Plusieurs raisons rendaient les résultats de l'Eurovision 2003 surprenants, pour ne pas dire suspects.
D'abord, les résultats de l'Eurovision n'ont jamais été aussi serrés que ce 24 mai 2003. Trois points séparent les trois premières places. Ensuite, la Turquie, la Belgique et la Russie sont très loin devant leurs autres concurents. De tels écarts ne s'étaient encore jamais vus. Cela confirme qu'il y avait bien, cette année, des enjeux sous-jacents dans l'Eurovision, enjeux dont nous vous avons déjà parlé (cf. t.A.T.u. à l'Eurovision : aurait-on peur qu'elles gagnent ?). La raison en est simple : la soirée était retransmise dans le monde entier, et ce pour la première fois. De ce fait, le gagnant de l'Eurovision génère automatiquement une image de l'Europe. Du coup, maintenant, l'image télévisuelle de l'Europe, c'est la Turquie, avec sa danse du ventre pro-américaine et islamiste.
Deuxième surprise : tout le monde s'attendait à voir triompher le duo russe internationalement connu Taty. Or, il se contente de la troisième place pour trois malheureux points. On se demande alors pourquoi l'audimat de l'Eurovision a atteint des sommets dont il n'a plus l'habitude. Pour la télévision française, par exemple, France 3 réunissait 4,9 millions de téléspectateurs (soit, 27,5 % de parts d'audience), devant France 2, avec ses éternels téléfilms (24,6 % de parts d'audience), et TF1, avec ses lamentables reality show (22,7 % de parts d'audience) [2]. Soyons honnêtes : auriez-vous regardé l'Eurovision s'il n'y avait pas eu Taty ? Auriez-vous même allumé votre télévision ?
Troisième surprise : les mauvaises langues s'attendaient à ce que les deux jeunes femmes du duo russe fassent une chose aussi extravagante et choquante qu'un baiser. Le présentateur Laurent Ruquier [3] les a ainsi annoncées : « La presse racontait qu'elles réservaient un scandale pour l'Eurovision et voilà pourquoi tout le monde était inquiet. »
Quelques mots sur la manière très habile (au sens où il ne pouvait être censuré) dont Laurent Ruquier a dénoncé la désinformation dont sont victimes Lena et Yulia : l'emploi du verbe 'raconter' est une manière très claire de signifier qu'il s'agit de mensonges. Car ce que l'on raconte, ce sont des histoires inventées. Pour parler de réalité, on emploie le verbe 'relater'. De plus, il utilise l'imparfait de l'indicatif, temps du conte de fées par excellence.
De fait, Lena et Yulia ont profité de cette représentation internationale pour faire taire toutes les rumeurs diffamatoires les accusant de provocation. Elles portaient un simple jean, avec un tee-shirt blanc où le chiffre 1 était imprimé en noir. Et même si leur amour se voyait à des kilomètres, elles ne se sont pas embrassées, montrant ainsi qu'elles savent également respecter les règles, aussi stupides et racistes soient-elles. Il est clair qu'en comparaison, les vêtements dénudant la chanteuse turque paraissaient... déplacés. De surcroît, une danse du ventre nous semble infiniment plus salace qu'un baiser amoureux, fut-ce entre deux jeunes femmes.
Quatrième surprise : les langues chantées par les candidats favoris du public. Ainsi, la chanson turque était en anglais -- ce qui, d'ailleurs, était le cas de la majorité des autres chansons -- ; la chanson belge dans une langue imaginaire ; et Taty, bien sûr, chantait en russe. Il est significatif que les spectateurs aient choisi deux chansons utilisant une autre langue que l'anglais. Ils expriment ainsi à la fois leur refus d'une langue dominante (en l'occurrence, l'anglais) et une conception de l'Europe qui englobe la Russie, conception de l'Europe infiniment plus pacifiste que celle prônée par les États-Unis. La présence de l'outsider belge devient alors plus compréhensible. Quoi de mieux qu'une langue imaginaire pour mettre tout le monde d'accord !
Enfin, cinquième surprise : les votes.
2. Eurovision 2003 : d'insolites résultats.
La grande majorité des votes pour les trois favoris s'expliquait sans aucune difficulté. Certains restent néanmoins incompréhensibles. Avant d'observer ces résultats, rappelons d'abord comment fonctionnait le vote.
Après le passage de tous les candidats, les téléspectateurs avaient cinq minutes pour appeler un numéro donné où, pour voter, il suffisait de taper le numéro de son candidat favori. On peut en déduire que beaucoup de gens ont dû avoir du mal à joindre un serveur téléphonique surchargé d'appels. C'est pourquoi un jury de remplacement est prévu pour les cas où les résultats ne pourraient être transmis en direct. Évidemment, les pays ne pouvaient pas voter pour leur propre candidat. 26 pays étaient en lice, dont dix seulement pouvaient recevoir l'une des dix notes possibles. Au niveau des points, la note maximum était de 12, puis 10, 8, 7, 6... jusqu'à 1. Ces notes correspondent au nombre de personnes ayant voté pour un candidat : celui qui a reçu le plus grand nombre d'appels en sa faveur gagne 12 points, et ainsi de suite, jusqu'à zéro pour ceux ayant reçu le moins d'appels. La logique de l'Eurovision est donc une logique libérale : plus il y en a, mieux c'est. Peu importe la qualité musicale.
Ainsi, les votes pour la Turquie étaient fondamentalement des votes culturels, dus aux communautés maghrébines, turques ou musulmanes. C'est le cas, par exemple, des votes autrichiens (12 points), bosniaques (12 points) et allemands (10 points). Il est d'ailleurs parodoxal que ces communautés aient voté pour un pays qui soutenait les States lors de leur croisade contre l'Irak. Un résultat reste cependant particulièrement étonnant : Chypre accorde ainsi huit points à la Turquie. Or, le ressentiment envers les Turcs reste particulièrement fort dans l'ancienne île grecque. Enfin, des trois favoris, la Turquie est aussi celui qui a récolté le plus de zéros pointés : quatre pays ne lui accordent aucun point -- l'Irlande, pays catholique par excellence et naturellement les trois pays de l'Est, où Taty est de surcroît un élément incournable de la culture musicale : la Russie, la Lettonie et l'Estonie --.
Le vote pour la Belgique était essentiellement un vote musical : qui n'a pas succombé aux charmes de la musique celtique ? Pour la géopolitique, ajoutons la question de la langue. Ce langage imaginaire, qui n'est pas sans rappeler l'Espéranto, pouvait séduire tous les anti-"anglophonie" de l'Europe : chacun sait qu'en Europe, pour une solide minorité, le refus d'une langue anglaise dominante est sacré. Ainsi, la France (12 points), l'Espagne (12 points) et la Pologne (12 points) ont privilégié la Belgique. Trois pays ne lui donnent aucun point : Malte (mais en accordant 12 points à l'Islande, on peut douter de leurs goûts musicaux), la Croatie et la Suède.
Le vote pour la Russie, et plus particulièrement pour Taty, est le plus complexe à analyser, étant donné la notoriété des deux interprètes.
Il y a, bien sûr, eu un vote géopolitique, que l'on pourrait qualifier d'anti-Russie. Ainsi, la Bosnie-Herégovine les cautionne seulement de trois points alors que les pays baltes et leurs minorités russes donnent à Yulia et Lena le maximum. Il y a également eu un vote homophobe et/ou moraliste. Ce vote sanction consistait à ne pas voter pour les deux jeunes femmes. La Pologne, par exemple, pays très catholique, ne leur accorde que quatre points. Dans ce genre de votes, les quelques points obtenus par Taty sont strictement dus à leur talent.
Et c'est d'ailleurs ce qui domine dans les votes pour la Russie. Le vote musical est clairement prépondérant et confirme la profondeur du succès international du duo. Ainsi la Turquie, pourtant leur concurrent direct, leur offre 10 points. On peut s'étonner des points quelque peu moindres accordés par les pays scandinaves, notamment en Norvège, alors que le duo cartonne dans leurs charts. Mais il s'agit de pays où l'Eurovision a peu d'impact.
Autre signe indicateur de leur succès international : seuls deux pays ne leur accordent aucun point, alors qu'il s'agissait du double pour la Turquie. On peut donc se demander quels sont ces deux pays où t.A.T.u. est inconnu. Et c'est là où le bât blesse : il s'agit de l'Irlande et du Royaume-Uni, deux pays où les disques de Lena et Yulia sont dans les premières ventes les plus importantes, et ce depuis plusieurs mois.
Au total donc, trois résultats posent question : le vote chypriote pour la Turquie ; l'absence de votes irlandais et anglais pour Taty. C'est pourquoi on peut essayer de comprendre comment de tels résultats furent possibles. Et vous verrez qu'en réalité, pour chacun d'eux, trois malveillances différentes sont maintenant confirmées.
3. Eurovision 2003 : malveillances et tricheries confirmées.
La première de ces malveillances concerne Chypre et c'est la très sérieuse agence de presse Reuter qui la dénonce. Elle porte préjudice autant aux chanteurs belges, qu'au duo russe.
Rappelons d'abord que les chypriotes accordent 12 points à la Grèce (résultat logique), 10 points à Taty et 8 points à la Turquie. C'est cette dernière note qui pose problème. En effet, Chypre est une île grecque que les turcs ont envahie en 1974 [4]. D'où le sentiment anti-turc des chypriotes grecs. D'où leur étonnement et leur colère devant les points élevés de la chanteuse turque : « Pourquoi voter pour les turcs, alors qu'ils n'ont apporté que détresse à l'île ? » explique une femme au quotidien chypriote Simerini quelques jours après l'Eurovision. Le producteur de musique Philipos Pavlou renchérit : « Si ce sont des jeunes qui ont voté pour la Turquie, alors ils ne partagent pas les sentiments nationalistes que le reste de la population éprouve depuis l'invasion ». Car en fait, la population grecque de l'île remet en cause les résultats donnant une telle note à la Turquie.
Pourquoi ? Parce que l'État chypriote (non turc, of course) a reconnu officiellement qu'une panne de leur fournisseur téléphonique CyTA (fournisseur de l'État, au demeurant) avait eu lieu et que les chypriotes grecs n'avaient pu, de ce fait, participer au vote. Du coup, les notes fournies au standard de l'Eurovision sont celles d'un jury de remplacement, et non celles dues à la population grecque de l'île. Or, l'annonce officielle de cette panne a eu lieu trois jours après l'Eurovision et les Chypriotes grecs n'apprécient guère qu'une telle information ait été cachée si longtemps.
Le fait que l'agence Reuter elle-même transmette ces nouvelles rend l'affaire sérieuse. Surtout que l'agence de presse explique que cette panne serait une tentative de l'État chypriote pour regagner la faveur de la Turquie : l'île, en effet, s'était fermement prononcée contre l'invasion de l'Irak, alors que la Turquie souhaitait que Chypre s'associe à cette attaque.
Ainsi, il y aurait bien eu malveillance. Et celle-ci s'est faite au détriment de Taty et des chanteurs belges. En effet, en ayant moins de points, la Turquie aurait pu céder sa première place (Rappelons que seuls trois points séparent le duo russe de la première place).
La seconde de ces malveillances concerne le Royaume-Uni. Là, elle porte essentiellement préjudice au duo russe.
Là encore, la situation est explosive : la chaîne Channel One a carrément déclaré officiellement qu'elle « critique les résultats des votes pour les chansons de l'Eurovision 2003 » et qu'elle « enverra une déclaration de protestation officielle aux organisateurs de cette année. » Cette déclaration est parue dans toute la presse anglaise du 29 mai. Si l'on considère que Channel One est l'un des membres de l'Union Européenne de Radio-Télévision (European Broadcasting Union), les propres créateurs de l'Eurovision, la critique est de poids [5] .
Pour mieux comprendre cette protestation officielle de Channel One, il faut revenir sur la situation de t.A.T.u. au Royaume-Uni. En effet, il faut savoir qu'en Grande-Bretagne a lieu une campagne de diffamation anti-taty d'une ampleur phénoménale. Pour vous donner une idée du niveau élevé, les tabloïds titrent sans hésitation "Cachez vos filles !". Ces campagnes sont organisées par des associations "pro-familiales", relayées par certaines stars complaisantes de la télé [6]. Ces groupes d'influence avaient donné des consignes très strictes à leurs adhérents : "Il faut surcharger le standard de vote afin d'empêcher les votes pour Taty". C'est ainsi que le nombre de votants pour l'Eurovision a augmenté de 67% par rapport à l'année précédente. Conséquence directe : un grand nombre de personnes, ayant vu leurs appels bloqués, se sont plaintes de n'avoir pu joindre le standard de vote. D'où la fermeté de la réaction de Channel One.
Enfin, la dernière malveillance concerne l'Irlande. Et là encore, le duo russe en subit les conséquences. Cette fois, c'est le site de la très étatsunienne Radio Free Europe/Radio Liberty [7] qui confirme l'information.
L'affaire paraît au grand jour lorsque Eircom --l'opérateur de télécommunication irlandais qui gérait le standard de vote de l'Eurovision-- affirme que le duo russe Taty est le véritable gagnant de l'Eurovision. Comme preuve, l'entreprise rend public son rapport sur la soirée et adresse une réclamation à la RTE --la chaîne de télévision qui diffusait l'Eurovision--. La compagnie téléphonique tient, en effet, à faire savoir que les résultats de votes donnés à l'Eurovision ne correspondent pas aux résultats qu'elle a transmis à RTE puisque Taty y arrivait en première position et remportait, de ce fait, l'Eurovision. Or, dans les résultats transmis à L'Eurovision par la chaîne RTE, le duo russe ne bénéficie d'aucun point. En conséquence, la compagnie téléphonique adresse une réclamation à la chaîne. En effet, il était convenu qu'elle avait dix minutes pour transmettre les résultats du vote à RTE. Or, la chaîne télévisée a réclamé les résultats par téléphone une minute avant la fin du vote et a ensuite refusé de prendre en compte le fax de confirmation arrivé pourtant dans les dix minutes imparties originellement.
La chaîne de télé confirme l'information le lundi matin, alors que l'ensemble du pays la connaît déjà. Elle explique qu'en fait, les résultats sont ceux du jury de remplacement. Le radiodiffuseur a estimé que les résultats d'Eircom lui parvenaient trop tard pour être transmis en direct. D'après RTE, Eircom a donné les résultats par téléphone mais lorsque leur fax est arrivé, la chaîne a décidé que le notaire ne pourrait le certifier à temps pour le passage en direct. C'est sous ce prétexte qu'il fut décidé de prendre les résultats du jury de remplacement.
La compagnie téléphonique proteste violemment et insiste sur le fait que leur fax de confirmation est arrivé dans les dix minutes imparties. De plus, elle trouve que la chaîne a été malhonnête : RTE aurait dû annoncer immédiatement --au lieu d'attendre le lundi-- qu'elle refusait les votes transmis et préférait ceux d'un jury de remplacement. C'est pourquoi Eircom demande à la chaîne de produire le fax en question. La chaîne se répand alors en excuses : elle l'a égaré. Du coup, Eircom a décidé de rembourser toutes les personnes ayant voté (soit plus de 100 000 euros ! ! !). En effet, la campagnie téléphonique considère qu'il est malhonnête que leurs votes aient été refusés. Elle estime aussi qu'en acceptant le paiement de ses clients, elle cautionnerait cette magouille de RTE et que le remboursement est pour elle le seul moyen de garder les mains propres. De surcroît, Eircom juge la décision de la chaîne totalement abusive. En effet, la télévision de Bosnie-Herzégovine a interrompu l'annonce de sa présentatrice pour lui transmettre de meilleurs résultats sans que leur vote ait été jugé illégal [8].
4. Eurovision 2003 : le véritable gagnant est Taty.
Toute la question est de savoir maintenant comme l'Eurovision réagira à ces malveillances patentées. Trois protestations officielles ont été déposées par trois pays différents (Chypre, Royaume-Uni, Irlande, of course). De plus, la télévision russe, l'ORT, a envoyé une demande officielle pour que les résultats de ces pays soient vérifiés.
Il nous semble, quant à nous, que trois malveillances proches de la tricherie, cela commence à faire vraiment beaucoup. D'autant que toutes trois sont attestées. Cela confirme ces enjeux sous-jacents de l'Eurovision, enjeux que nous avons déjà évoqués. Si cette demande et ces trois protestations sont prises en compte, le duo Taty devient alors le gagnant officiel de l'Eurovision. La représentation de 2004 aurait lieu en Russie, et non en Turquie. Et ça, ça ne ferait vraiment pas plaisir aux États-Unis. Parce que la Russie serait, enfin, considérée comme une démocratie.