1. Petit historique pour comprendre le mépris des médias envers leur public.
Pendant très longtemps, on a considéré que les médias représentaient dans une démocratie le quatrième pouvoir. Rappelons que la démocratie se fonde sur la séparation des trois pouvoirs : le pouvoir législatif (qui fait les lois), le pouvoir exécutif (qui gouverne en appliquant les lois) et le pouvoir judiciaire (qui juge ceux qui ne respectent pas les lois). Par ailleurs, les lois sont indépendantes des religions : les premières s'appliquent à tous alors que les secondes relèvent d'une sphère strictement privée, chacun pouvant choisir d'avoir ou de ne pas avoir de religion. Les médias furent considérés comme le quatrième pouvoir parce que leur rôle d'information les prédestinait à dénoncer les liens pouvant s'établir entre ces trois pouvoirs, devenant ainsi le garant du bon fonctionnement des systèmes politiques démocratiques.
Mais Guy Debord, en 1967, critiqua très fortement cette conception de médias "libres et autonomes" jouant le rôle de contre-pouvoir. Dans son livre La société du spectacle, il montre que l'enchevêtrement entre le libéralisme économique et les médias caractérise la société contemporaine. De ce fait, les médias ne peuvent plus jouer leur rôle de contre-pouvoir : ils doivent d'abord rechercher la plus forte audience afin de faire de l'argent. Leur rôle d'information devient alors secondaire.
C'est pourquoi les gens deviennent des acheteurs potentiels, qu'il faut manipuler et séduire. D'ailleurs il ne s'agit plus de personnes, mais d'une entité abstraite : le public. À partir de là, les médias s'éloignent petit à petit de leurs auditeurs et en viennent à les mépriser, à les méconnaître (Lire à ce propos « De Taty à Tatu : lorsque l'intelligence fait peur. »).
C'est ainsi que les médias passèrent à côté d'une des plus importantes réhabilitations sociales de ces dernières années : l'acception de l'homosexualité comme une des formes naturelles de la sexualité, autant de la sexualité humaine que de la sexualité animale. On peut voir à ce propos le documentaire français de Bertrand Loyer, Jessica Menendez et Stéphane Alexandresco : « L'homosexualité animale » (2001 - 1 h.). Cette étude se compose de rushes extraits de films animaliers dus à d'autres réalisateurs (souvent anglophones). Ces rushes furent supprimés parce qu'ils dérangeaient l'ordre établi en montrant que les animaux vivent des relations homosexuelles [1].
Mais les gens, fatigués d'être pris pour des dégénérés, se révoltent. En ce sens, ils s'identifient à Lena et Yulia, les deux jeunes filles de t.A.T.u., lorsqu'elles disent : « Nous souhaitons banaliser l'homosexualité et marginaliser la stupidité. ».
Si les médias avaient été un tant soit peu attentifs et honnêtes, ils auraient pu prévoir le succès du duo russe Taty. Il leur aurait suffit pour cela d'observer l'un des domaines les plus créatifs et les plus populaires du monde audiovisuel : la série télévisée (trop souvent méprisée également par une certaine intelligentsia).
2. La série télévisée d'hier à aujourd'hui : une création artistique.
La série télévisée est généralement perçue comme un sous-produit d'une culture strictement populaire et plus spécifiquement anglophone. Ce faisant, on refuse à la série télévisée le statut de création artistique.
Nous allons illustrer le fait que la série télévisée peut se révéler une création artistique novatrice. De ce point de vue, comme tout objet artistique, elle est un reflet du monde contemporain, qui l'influence tout comme elle l'influence.
La place nous manque dans cet article pour vous démontrer la validité de ce principe [2]. Rappelons simplement qu'historiquement, la série est une invention du cinéma muet (par exemple, les « sérials » de Louis Feuillade font fureur dès 1910). De plus, pour vous prouver sa pertinence, nous vous proposons un relevé très rapide de divers aspects novateurs de la très classique série anglaise The avengers / Chapeau melon et Bottes de cuir (1961-1969) [3].
The avengers [4] fut ainsi novateur d'un point de vue cinématographique. D'abord dans le choix de ses décors et de ses accessoires : les appartements d'Emma Peel, les voitures, le champagne... Ensuite dans sa conception de la lumière et des couleurs, de l'utilisation du technicolor aux vêtements de Diana Rigg, dont les Emmapeelers (vêtements spécialement conçus pour les scènes d'action) transformèrent définitivement la mode et dont les couturiers de l'époque se sont inspirés. Enfin dans son montage, comme par exemple l'insertion des cadres « We're needed ». (Pour ceux qui n'ont jamais vu un seul épisode de The avengers, toute une partie des épisodes avec Ms Peel commence par une séquence humoristique qui se termine par l'apparition d'un "cadre" « We're needed / On a besoin de nous. ». On voit d'ailleurs sur ce simple exemple tout ce que l'on perd lors de la version française. En effet, la version originale anglaise joue sur la répétition du son /i/ dans l'expression « Ms Peel, we're needed ». Cette assonance humoristique est ignorée dans la traduction : "Madame Pèle, on a besoin de nous" ! ! ! D'autant que dans la version française, Ms Peel, qui correspond en anglais à un jeu de mots sonore sur "sex-appeal", est traduit phonétiquement par "Madame Pèle" ! ! !)
Mais c'est au niveau de la narration que la série fut la plus innovante. Ses créateurs (Albert Fennell et Brian Clemens) inventent la première représentation de la femme moderne, notamment avec le personnage Emma Peel (jouée par Diana Rigg).
Emma Peel (©1961-9 CANAL+IMAGE UK Ltd All Rights Reserved)Tiré de la série "The avengers", le personnage d'Emma Peel (jouée par Diana Rigg) est la première représentation de la femme moderne. Cette conception tout à fait innovante de la femme inspire encore maintenant les créations d'héroïnes. |
Cette représentation est si novatrice qu'elle révèle la capacité d'inventer des mythes que peut avoir une série télé. Aujourd'hui encore, les héroïnes sont fortement inspirées du personnage de Ms Peel : insoumises, intelligentes, séduisantes, combattantes, cultivées, inventives, indépendantes, douées d'humour. Comparez, par exemple, le personnage d'Emma Peel à celui de Sidney Bristow (jouée par Jennifer Garner) de la très remarquable série Alias et vous verrez jusqu'à quel point il est aisé de trouver des similitudes.
Ajoutons, qu'en influençant les représentations actuelles de la femme, le personnage d'Emma Peel ouvre la porte à une conception d'une femme insoumise, qui peut aussi être homosexuelle : elle n'est pas dans la dépendance masculine, elle se bat, utilise un flingue, porte des pantalons et reste néanmoins infiniment féminine.
Nous pourrions, bien sûr, citer des tas d'autres exemples montrant jusqu'à quel point la série télévisée est bel et bien une création artistique et qu'en ce sens, elle est un écho du monde contemporain. Mais ce n'est pas l'objet de cet article. Nous revenons donc à ce qui nous intéresse vraiment : les séries actuelles et la manière dont elles représentent l'homosexualité. Pour nous, ces diverses représentations télévisuelles de l'homosexualité ont permis à certaines personnes d'accepter l'amour de Lena et Yulia, les interprètes du duo russe Taty.
Deux évolutions caractérisent les séries actuelles.
D'abord, de plus en plus de grands cinéastes en réalisent. Ainsi, les dernières oeuvres de Sidney Lumet (12 hommes en colère), James Cameron (Abyss, Titanic) et Alan Ball (American beauty) sont des séries télévisées (et nous vous parlerons de chacune d'entre elles). Il y a là confirmation du fait que la série télévisée est un espace de création artistique.
Ensuite, de nombreux personnages homos récurrents font leur apparition. Là encore, il y a confirmation que la série reflète le monde contemporain en intégrant ses réhabilitations sociales, comme par exemple toutes les conséquences de la liberté sexuelle.
Il nous paraît important d'essayer de comprendre ce qui a favorisé l'apparition de personnages gays dans les séries télévisées, plus particulièrement dans les séries anglophones ; de comprendre également pourquoi une partie de la population les ont acceptés sans hésitation en tant que personnages récurrents.
3. L'acceptation de personnages gays dans les séries télévisées : une explication.
Afin de comprendre pourquoi certaines personnes acceptent et apprécient des personnages homos récurrents, nous vous proposons une piste de réflexion qui nous entraîne des séries télévisées, création artistique, aux sciences humaines. Il y en a d'autres, bien sûr [5].
Pour construire cette réflexion, nous partons d'un mot, le mot queer. En France, ce mot met les gens mal à l'aise et sonne presque comme une insulte. Oscillant entre "pédé" et "extra-terrestre loufoque", il qualifie très souvent les travestis ou les transsexuels.
Le mot queer n'a pas aux États-Unis les connotations négatives qu'on lui donne en France puisqu'il possède un double sens. Certes, il peut signifier « homo » (très exactement « pédé », cependant, lorsqu'il s'agit d'une insulte, le mot utilisé est « fag », apocope de « faggot »). Il signifie aussi « étrange, spécial, bizarre ». Mais, et il y a là une véritable différence avec la France, queer n'est pas simplement un mot : c'est également un élément du savoir et de la culture.
Il existe ainsi des cursus Queer studies, qui se développent depuis une vingtaine d'années en Europe et dans les pays anglo-saxons. Ces études portent sur l'histoire de la sexualité humaine et les diverses manières dont celle-ci fut catégorisée aux cours des siècles. L'ironie, c'est que ces recherches sont totalement méprisées et méconnues en France alors qu'elles prennent comme base d'analyse les théories développées par le philosophe français Michel Foucault dans les trois tomes de son Histoire de la sexualité [6].
Pour Michel Foucault [7], le discours sur le sexe repose sur des « manipulations réfléchies » des individus et des populations. C'est pourquoi étudier la sexualité en général implique de s'interroger sur les catégories (culturelles, idéologiques, politiques, économiques) sur lesquelles celle-ci s'est construite historiquement. Le philosophe propose en conclusion de « penser autrement » et de faire de sa sexualité une pratique de liberté, une pratique qui cherche à créer de nouveaux rapports sociaux, c'est-à-dire une nouvelle culture.
Intégrant les théories de Foucault, les recherches historiques, sociologiques et psychologiques ont maintenant démontré que chaque époque pense et façonne la sexualité selon des schémas profondément différents les uns des autres. Ainsi, vers la fin du XIX° siècle, une définition "scientifique" de la sexualité est imposée. Excluant la bisexualité, elle établit une séparation stricte entre hétérosexualité et homosexualité. Cette création instaure par conséquent une réalité normative où l'homosexualité n'est inventée que pour s'opposer à une norme, elle-même qualifiée d'hétérosexualité. L'homosexualité devient alors ce qui est "exclu de la norme".
Découlant de ces analyses, les Queer studies englobent donc autant l'étude de l'hétérosexualité que de l'homosexualité puisqu'il s'agit de « l'étude de la sexualité en général et des frontières selon lesquelles elle a été pensée et réglementée dans l'histoire, la culture et la littérature » (Didier Eribon) [8].
Il nous faut maintenant comprendre comment ces recherches transformèrent les représentations de la sexualité humaine et pourquoi elles influencèrent les sciences humaines et l'expression artistique.
4. Comment les Queer studies transforment-elles les représentations de la sexualité humaine ? L'exemple des travaux de l'historien George Chauncer.
Pour en revenir au mot queer et en saisir toutes les implications culturelles, il est important de montrer de quelles manières les études Queer ont transformé la vision de notre société et permettent de la « penser autrement ». Les travaux de l'historien George Chauncer sur la représentation de l'homosexualité au cours des siècles en sont un exemple remarquable [9].
L'historien George Chauncer démontre qu'au début du XX° siècle, les gays et les non-gays urbains se rencontraient constamment dans leurs activités de loisirs et que la ségrégation actuelle n'existait pas. Les gens passaient d'un genre à l'autre et ne se sentaient pas nécessairement figés dans une sexualité ou dans un type de pratiques sexuelles [10]. C'est pourquoi une sexualité homosexuelle n'était pas un critère suffisant pour qualifier quelqu'un "d'a-normal" (ou "d'homosexuel"), tout comme une sexualité hétérosexuelle n'était pas suffisante pour qualifier quelqu'un de "normal" (ou "d'hétérosexuel").
Ainsi, les hommes dits "normaux" --jeunes, célibataires, hommes des classes populaires (marins, migrants...), hommes mariés, blancs ou noirs-- avaient des relations sexuelles entre hommes, sans que cela soit qualifié d'homosexualité. Face à ces hommes "dans la norme", il y avait aussi les hommes "en dehors de la norme", les queers, parce qu'ils choisissaient de se comporter et de s'habiller de manière plus féminine (ils exprimaient l'aspect féminin de leur caractère) sans pour autant être travestis. Mais ils n'étaient pas considérés comme "anormaux" et ils ne se cachaient pas, bien au contraire. Là encore, leurs pratiques sexuelles n'étaient pas exclusivement homosexuelles.
Il existait également, dans les classes les plus populaires de cette époque, une « sous-culture célibataire » : un grand nombre de travailleurs vivaient sans famille. Ils avaient donc peu de contacts avec les femmes, en dehors des prostituées, et beaucoup d'entre eux entretenaient des rapports sociaux et sexuels uniquement avec d'autres hommes.
Tout cela montre, qu'à cette époque, l'affirmation d'une identité sexuelle définie comme gay ou non-gay était sans importance.
Ce fut la dépression économique des années 30 qui provoqua une répression politique radicale contre la liberté culturelle des années 1920. Commença alors pour l'homosexualité (et la bisexualité) le temps de rentrer dans un placard. Outre les multiples arrestations d'individus soupçonnés d'homosexualité et les fermetures des lieux de rencontre, cette répression (ou plutôt cette régression) toucha toute la culture en interdisant aux films et aux pièces de théâtre de mettre en scène et même de parler de l'homosexualité. C'est le fameux Code Hays, instauré de 1934 à 1966 : pendant plus de trente ans, cette censure drastique imprégna toute la création artistique [11].
Pour comprendre cette répression politique, d'une ampleur exceptionnelle puisqu'elle perdura jusque dans les années 1960, il faut reconsidérer la crise de 1929 et l'ensemble des changements économiques qu'elle provoqua.
Si les années 20 sont une période de prospérité, il faut savoir que cette prospérité est fort mal répartie. Plus de la moitié des foyers vivent près de ou sous le seuil de subsistance : trop pauvres pour prendre part au grand boom de la consommation des années 10 ; trop pauvres pour acheter voitures, maisons, tous biens que produit l'économie industrialisée ; trop pauvres, même, pour se payer nourriture et logement minimum. Les profits n'étant pas redistribués vers les classes populaires, les usines produisent bientôt plus que les consommateurs ne peuvent acheter. L'économie souffre de surcroît d'un manque de diversification. C'est à cause de ces inégalités que la crise de 1929 fut si catastrophique : seules les grandes entreprises concernant les nouvelles industries s'en sortirent. Et pour cause : avant le crack du 24 octobre, elles étaient les seules à être vraiment florissantes.
Analysant les causes de cette dépression, les firmes comprennent qu'elles ont besoin d'une main d'oeuvre qui puisse consommer la production. Pour cela, il faut qu'elle puisse s'enrichir, mais pas trop, qu'elle désire également consommer et dépenser ses richesses. Dès 1932, le New Deal de Roosevelt va favoriser la création de cette classe moyenne ouvrière "améliorée".
Ce New deal résulte d'une association des plus paradoxales entre le gouvernement, les grandes entreprises et les syndicats. Il en résulte l'instauration d'une politique durable de « domestication » des individus. Celle-ci se manifeste dès 1933 avec le premier amendement à la Constitution régulant directement l'activité sociale. Celui-ci favorise la création de logements en banlieue, logements composés de petites maisons familiales (car il est fondamental que ces ouvriers "nouvelle norme" aient des enfants pour lesquelles ils consommeront). Les accords entreprises-syndicats augmentent la stabilité de l'emploi. Pour que tout cela fonctionne, la famille et les enfants deviennent le modèle social idéal.
C'est dans cet objectif de « domestication » des individus que fut constitué le Code Hays (dont nous vous avons déjà parlé). On comprend pourquoi William Hays, à l'origine de ce code, était à la fois sénateur et président du syndicat des producteurs américains : à lui seul, il représentait trois des acteurs économiques majeurs d'un pays : politique, industrie, syndicat. Sachez aussi, pour la petite histoire, que Madame Hays demanda le divorce parce que son mari l'honorait « d'une bien étrange façon ».
À la fin de la seconde guerre mondiale, une nouvelle norme sociale s'est imposée. Cette norme, c'est l'hétérosexualité. Quant à l'homosexualité, elle est devenue anormale et se trouve exclue de la société. C'est à ce moment-là également que le mot queer devint une insulte et que s'instaura la séparation homo/hétéro-gay/straight (Sur le mot anglais straight, lire l'article de Titannie « Lena (Taty) : « You know we're not going to give a straight answer ! » »).
C'est ainsi qu'en trente ans, les grandes entreprises ont modifié, pour des raisons économiques, la manière dont l'individu définissait sa propre identité. On est passé d'un individu qui se définissait par son sexe à un individu qui se définit par ses pratiques sexuelles. Conséquence : l'identité de l'individu ne se définit plus par son genre : elle est gérée par sa sexualité. On est passé de « Je suis un homme, je suis une femme, quelques soient mes pratiques sexuelles » à « Je suis hétéro, donc je suis un vrai mec, une vraie femme ». L'individu est devenu d'abord sexuel et ensuite sexué [12].
Ajoutons que si le New Deal et le code Hays imposèrent une transformation sociale et psychologique de l'individu sous des prétextes économiques, on ne peut pas dire cependant que ce fut une réussite économique. De nombreux économistes remettent actuellement en cause son soi-disant succès : celui-ci est en fait dû aux conséquences économiques de la Seconde Guerre mondiale. En effet, cette guerre fit de l'Europe un marché extraordinaire : d'abord pour les armes et les munitions, ensuite pour la reconstruction. Cela provoqua aux États-Unis une intense période de production.
On comprend pourquoi les travaux de George Chauncer influencèrent les sciences humaines et mirent en valeur l'objectif des recherches Queer. Leur impact fut tel qu'elles provoquèrent un renouvellement des sciences humaines, tant au niveau des connaissances que des représentations de l'humanité.
5. Des recherches au mouvement Queer : un changement radical dans la perception et la représentation de l'humanité.
Les recherches de Chauncer montrent, en effet, combien il est stupide d'enfermer les études Queer dans ce champ disciplinaire dévalorisé de "l'histoire de la sexualité humaine". De fait, les études Queer relèvent fondamentalement de l'épistémologie [13], de la réflexion théorique, et non d'un champ d'études restreint.
De la même manière que les sciences cognitives associent les disciplines les plus diverses afin de comprendre les mécanismes de la pensée, les recherches Queer permettent de saisir les enjeux sous-jacents de l'histoire, de la sociologie, de la psychologie, de la culture humaine. Elles rendent ainsi la connaissance de l'être humain plus exacte, nous obligeant à repenser son « universalité ».
C'est pourquoi les analyses Queer n'ont pas pour objectif de constituer un nouveau champ d'études mais de traverser les disciplines déjà existantes, afin de montrer comment les sciences et les discours juridiques, politiques, médicaux, littéraires imprègnent la conception de la sexualité dans une culture donnée. Elles font ainsi ressortir la manière dont les formes de pouvoir influencent et conditionnent, au fil des siècles et des cultures, les conceptions de la sexualité humaine. Ces conceptions mettent les individus au service d'un ordre moral qui favorise uniquement certains intérêts économiques. C'est pourquoi contrôler la manière dont est conçue la sexualité, c'est contrôler les individus. Les recherches Queer analysent, en autre, les fonctionnements de la répression sexuelle.
Cette critique Queer des méthodes d'analyse des sciences humaines permet de porter sur l'humanité un regard sans préjugé, à la fois plus juste, plus objectif et plus véridique : « il est tout simplement question de faire progresser le savoir sur des réalités qui existent et ont existé et qui ont été négligées, méconnues ou sous-estimées par la recherche jusqu'ici » [14].
Imaginer, cependant, que les recherches Queer sont au service des minorités est également un point de vue stupide. Les réflexions Queer s'opposent totalement à l'idée de "minorité identitaire", qui ne peut favoriser que l'exclusion et la ghettoïsation des minorités. C'est pourquoi Eva Kosofsky Sedwick insiste sur la nécessité de « situer la réflexion queer en dehors du cadre des minorités » [15], tout comme il s'agit de la situer au-delà des disciplines traditionnelles.
Cette chercheuse new-yorkaise montre le paradoxe de ces mouvements identitaires. Certes, ils revendiquent le droit à une assimilation sociale totale pour un groupe de gens, mais ils le font en partant de la vision d'un groupe d'individus différents car "au-delà du commun". Il s'agit donc bien d'une conceptualisation séparatiste de l'être humain.
S'opposant à une conception sépariste de l'être humain tout en refusant la conception d'une identité unique de celui-ci, Eva Kosofsky Sedwick envisage une conception de l'humanité non séparatrice et non assimilatrice de l'identité et de la sexualité humaine. Elle rappelle qu'étymologiquement « le mot queer signifie « à travers », il vient de la racine indo-européenne « twerkw », qui a donné également l'allemand « quer / transversal », le latin « torquere /tordre », l'anglais « athwart / en travers »... » [16]. C'est ce « à travers » dont elle pense qu'il faut absolument le conserver.
C'est ainsi que les recherches queer se constituèrent en un mouvement de pensée traversant les disciplines humaines pour les renouveler. Ce mouvement de pensée, par essence, est subversif puisqu'il remet en cause l'ordre établi. Il n'est donc pas étonnant d'en retrouver les traces dans la culture : l'objectif premier d'une oeuvre artistique étant d'être subversive.
Or, comme nous l'avons montré dans le début de cet article, la série télévisée est un espace de création au plus proche des personnes. Reste à explorer la manière dont le mouvement Queer transforma l'univers des séries télévisées actuelles.
6. De l'influence du mouvement Queer sur les séries télévisées :
Comme nous avons vu tout à l'heure, le premier personnage véritablement queer est celui d'Emma Peel. Résultant de la manière dont les premiers mouvements d'émancipation féministe ont modifié les représentations de la femme, ce personnage permit l'élaboration d'une femme moderne, forte et indépendante. Les personnages féminins de certaines séries actuelles explorent encore cette toujours si mystérieuse femme moderne. Favorisée par l'émergence du mouvement Queer, cette conception de la femme moderne eut un impact important sur les représentations et l'acceptation de l'homosexualité féminine dans la société en général.
La diversité actuelle des protagonistes gays montre également jusqu'à quel point le mouvement Queer bouscule les représentations stéréotypées de l'homosexualité. Témoignant de la disparition de ce soit-disant tabou, le succès de ces personnages confirme qu'une partie des gens acceptent, non seulement des personnages homos, mais aussi, que de véritables personnes vivent leur homosexualité sans honte, telles Lena et Yulia de Taty vivant leur amour sans se cacher.
Les personnages homos apparus ces dernières années évoluent dans deux types de séries. Les premières sont des séries où presque tous les personnages récurrents sont gays. Les secondes sont des séries où le personnage gay est entouré de personnages hétéros. Dans ce cas, le personnage homo vit en dehors de la communauté homo et ne cache sa sexualité ni à ses amis, ni à sa famille. Ce sont ce genre de personnages, nous semble-t-il, qui permirent à un certain nombre de personnes d'accepter sans hésiter l'amour de Lena et Yulia. Nous explorons ces personnages gays féminins à travers trois autres articles (en cours d'écriture).
Le premier, « Des séries télévisées au duo russe « t.A.T.u. » : lorsque les séries reflétent le monde réel. », est consacré aux séries Bad girls de Maureen Chadwick, Eileen Galagher et Ann McManus, 100 centre street de Sidney Lumet et Once and again d'Edward Zwick et Marshall Herskovitz.
Le second, « Des séries télévisées au duo russe « t.A.T.u. » : lorsque les séries se déroulent dans un monde a priori imaginaire. », se penche sur Dark Angel de James Cameron, Buffy the vampire slayer de Joss Whedon et sur Babylon 5 de J. Michael Straczynski.
Le troisième, « La communauté gay dans les séries télévisées contemporaines. », s'intéresse aux séries Queer as folk de Russell T. Davies et son remake étasunien de Ron Cowen et Daniel Lipman, ainsi qu'aux Chroniques de San Francisco d'Arminstead Maupin, à Metrosexuality de Rikki Beadle-Blair et The L word d'Ilene Chaiken, Kathy Greenberg et Michele Abbott.
[1] On y apprend ainsi (par exemple, car ces comportements ont été observés sur plus de 450 espèces animales) que les singes bonobos, qui partagent avec l'être humain 98,4% de leurs gênes, pratiquent autant l'homosexualité, si ce n'est plus, que l'hétérosexualité. Petite précision pour vous faire sourire : j'ai trouvé par hasard un article en langue russe sur ce documentaire ! ! !
[2] Sur ce sujet, vous pouvez lire, en autres, l'analyse de Martin Winckler : « Les miroirs de la vie, histoire des séries américaines » (2002, éd. Le passage). Ajoutons qu'il existe en France deux grandes revues consacrées aux séries télévisées. La première, Génération Séries, est la plus ancienne, avec plus de dix années d'existence. Il s'agit d'une revue trimestrielle où l'analyse est très poussée. La seconde, le mensuel Épisode, suit au plus près l'actualité des séries. Des revues de référence, comme Télérama ou Les cahiers du cinéma, ont également consacré aux séries télévisées des numéros spéciaux.
[3] Une remarque à propos des sites sur les séries que nous vous indiquons en liens : nous avons essayé de trouver des sites sérieux, si possible les sites officiels. En même temps, pour les séries les plus connues, nous avons préféré les sites en français, liés aux chaînes assurant en France la diffusion de la série, particulièrement pour celles que les chaînes publiques ont ignorées. Vous trouverez, cependant, sur ces sites français, des liens vers les sites officiels.
[4] Pour tout savoir sur The avengers en dehors des sites, vous pouvez lire Chapeau melon et Bottes de cuir : au royaume de l'imaginaire de Didier Liardet (éd. Yris).
[5] Celle-ci nous intéresse parce qu'elle appartient aux sciences humaines. Nous pouvons ainsi faire un lien avec la culture, car la culture (dont la série télévisée forme une partie) est une création humaine, et, de ce fait, un objet d'études pour les sciences humaines.
[6] Si les recherches de Michel Foucault sont à l'origine des cursus d'études Queer, il n'est pas le seul penseur français ou européen des années 1960-1970 à les avoir inspirées. Actuellement, des chercheurs, comme le sociologue Pierre Bourdieu ou l'historienne Michelle Perrot (pour ne citer que les français), sont régulièrement cités et étudiés dans les cursus Queer.
[7] Michel Foucault (1926-1984) : philosophe et historien. Il fut élu en 1970 au Collège de France, où il occupait la chaire d'Histoire des systèmes de pensée. Par ailleurs, pardonnez-moi parce que je vais simplifier son oeuvre à l'extrême alors que, finalement, sa pensée imprègne ce site plus qu'il n'y paraît.
[8] À la suite de l'exposition Féminin Masculin présentée en 1996 au Centre Georges Pompidou, un colloque sur les études Queer y fut organisé en 1997, lors de l'Europride. Réunissant des chercheurs prestigieux de toutes nationalités (Pierre Bourdieu, Monique Wittig, George Chauncey, Eva Kosofsky Sedgwick...), ce colloque fut un véritable succès. Ses actes furent réunis par le philosophe Didier Eribon sous le titre : Les études gay et lesbiennes - un débat (Éditions du Centre Georges Pompidou, Paris, 1998). Les articles de George Chauncey et d'Eva Kosofsky Sedgwick que j'évoque ensuite sont tirés du même livre. Vous pouvez vous le procurer en ligne à la librairie Les Mots à la Bouche.
[9] Je n'ai lu qu'un article de George Chauncey (professeur d'histoire à l'Université de Chicago) : Genres, identités sexuelles et conscience homosexuelle dans l'Amérique du XX° siècle, traduit de l'anglais par Didier Eribon, op. cit. Ce chercheur est l'auteur d'un ouvrage de référence pour les historiens du XX° siècle puisqu'il a modifié les manières dont était pensée l'histoire de la culture étasunienne : Gay New-York. Gender, Urban Culture and the Making of a Gay Male World, 1890-1940 (Basic Books, 1994) (Traduction possible de ce titre : New-York homosexuelle. Le genre, la culture urbaine et la fabrication d'un monde masculin homosexuel de 1890 à 1940. Jusqu'à présent, cet ouvrage n'était pas traduit en France. Cependant, depuis peu -- et toujours grâce à Didier Eribon -- c'est chose faite : Gay New-York, tome 1 : 1890-1940. (Je ne l'ai pas encore lu.)
[10] Voir par exemple le film sur la peintre mexicaine Frida Kahlo : Frida de Julie Taymor (USA, 2002, 2 heures, avec Salma Hayek, Alfred Molina, Geoffrey Rush, Ashley Judd). Ce film offre une description fort juste de la liberté sexuelle de cette époque (Pour l'anecdote, il vient de sortir en DVD et fait partie des meilleures ventes actuelles). Il y en a d'autres, bien sûr, par exemple Cabaret de Bob Fosse (USA, 1972, 2 heures) ou Aimée et Jaguar de Max Färberböck (Allemagne, 1999, 2h05), mais Frida est le premier qui me soit venu à l'esprit. Remarque : ces films se trouvent aisément en DVD.
[11] Si vous souhaitez tout savoir sur le Code Hays et ses conséquences, il existe sur ce sujet un documentaire fascinant : The celluloid Closet de Rob Epstein et Jeffrey Friedman (1995, USA, 1h50). Ajoutons que des études similaires ont également été faites dans divers pays d'Europe.
[12] Un très beau film français explore cette conception étriquée de l'individu, et plus particulièrement de la masculinité hétérosexuelle : La meilleure façon de marcher de Claude Miller (1975, 1h30, avec Patrick Dewaere, Patrick Bouchitey, Christine Pascal). Dans une colonie, deux moniteurs conçoivent différemment la pédagogie. Le premier applique une conception "virile" (coups de gueule, sports...), le second préfère une conception plus sensible en montant une pièce de théâtre. Un soir, le premier surprend le second habillé en femme. Il ne pourra alors s'empêcher de le harceler et de le maltraiter, convaincu que l'autre n'est pas un homme car les homos ne sont pas des hommes. Finalement, le second se révolte et plante au cours d'une bagarre un couteau dans la cuisse de son bourreau. Quelques années plus tard, les deux hommes se croisent. Le premier est devenu agent immobilier alors que le second s'installe avec la jeune femme qui était sa compagne avant même le début de la colonie.
[13] Épistémologie : partie de la philosophie qui étudie l'histoire, les méthodes et les principes des sciences.
[14] Didier Eribon, op. cit.
[15] Eva Kosofsky Sedwick, Construire des significations queer, traduit par Didier Eribon, op. cit.
[16] Eva Kosofsky Sedwick, op. cit.