Retour au format normal« T.A.T.U. » À L'EUROVISION. [PART 1]
Eurovision 2003 : le duo « t.A.T.u. » représente une Russie jeune et démocratique.
AVEC CE CHOIX SYMBOLIQUE, LA RUSSIE LANCE UN MESSAGE À L'EUROPE DE L'OUEST.16 mai 2003
par phil
La Russie a choisi le duo Taty pour la représenter à l'Eurovision. Ce même duo Taty -- renommé t.A.T.u. par le producteur anglais Trevor Horn [1] -- fait une carrière internationale et surfe sur les sommets des charts. Simultanément, le duo subit les diffamations haineuses de la presse à scandale tant française qu'anglo-saxonne : Lena et Yulia, les deux jeunes femmes du duo, ne cachent pas leur amour réciproque et font de la tolérance et de l'amour libre les thèmes principaux de leurs chansons. Que la Russie choisisse, pour la représenter, ce duo si dénigré par la presse à scandale a quelque chose de si paradoxal que cela mérite d'être approfondi.
Remarque : Cet article, « Eurovision 2003 : le duo « t.A.T.u. » représente une Russie jeune et démocratique. », est le premier d'une série ayant pour thème la présence de Taty à l'Eurovision 2003. Il y en a, finalement, eu quatre. Le deuxième, « t.A.T.u. à l'Eurovision : aurait-on peur qu'elles gagnent ? », s'interroge sur la réapparition de campagnes de désinformation contre Taty. Le troisième, consacré à la soirée, est en cours d'écriture. Le dernier, « Taty à l'Eurovision 2003 : une première place qu'on leur dérobe. », montre l'existence de malveillances lors des votes de l'Eurovision.
1. Un choix symbolique.
En Russie, le duo Taty rencontre un succès phénoménal. De surcroît, il s'agit du premier groupe de musique russe à faire une carrière internationale tout aussi prometteuse. On peut se demander quelles valeurs véhiculent Taty pour que le peuple russe se reconnaisse en ce duo au point d'en faire son représentant à l'Eurovision.
Car les valeurs que symbolise Taty n'ont rien de mièvre. En effet, Lena et Yulia, les deux jeunes femmes qui composent le duo Taty, sont amoureuses l'une de l'autre et ne s'en cachent pas. Ce qu'elles ressentent, ce qu'elles vivent, elles l'expriment à travers de leurs chansons, dont les paroles prônent la tolérance, la liberté et le goût de vivre. De ce fait, les valeurs qu'elles défendent sont des valeurs de liberté, d'amour libre, de tolérance, toutes ces valeurs dans lesquelles les démocraties se reconnaissent.
À cela s'ajoute une liberté de parole à toute épreuve et un sens de l'humour totalement subversif. Ainsi, profitant de leur carrière internationale, elles se permettent lors de plusieurs shows télévisés made in US de braver la censure en portant des tee-shirts où s'étale en russe « Fuck the war » [2] alors que ces mêmes chaînes de télé coupaient le baiser qu'elles se donnaient (cf. « t.A.T.u. contre la guerre en Irak malgré un baiser censuré sur NBC . »). Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que les deux jeunes femmes s'engagent pour la paix. En 2001, elles donnaient sur le même thème un concert en Israël.
Mais au-delà de l'amour libre et de la liberté d'expression, Taty symbolise d'autres valeurs clefs de la vieille Europe : l'éducation et le travail. Car Lena et Yulia, à l'encontre de certains autres candidats, ne sortent pas de trois semaines paillettes à la "Star Academy" mais d'années d'apprentissage et de formation dans des écoles musicales russes renommées [3]. Or, reconnaître l'éducation et le travail comme des valeurs de société est un choix qui implique un refus systématique du chômage (au détriment de quelques profits). Ce choix est en parfait accord avec la tradition sociale européenne, selon laquelle on préfère "gagner de l'argent" (to earn money) que d'en "faire" (to make money)... pas comme certains. Et la vieille Europe, si fière de ses droits du travailleur, ne peut qu'apprécier de voir l'éducation et du travail remis au goût du jour par les candidates russes de l'Eurovision.
Du coup, il faut se rappeler que Lena et Yulia ont tout juste dix-huit ans. Issues de la perestroïka, elles reflètent la Russie du XXIème siècle, une Russie démocratique, bien loin de la dictature soviétique. Ainsi, lorsque la Russie choisit ces deux jeunes filles amoureuses dont le message est « liberté, amour, éducation, travail » pour être représentée à l'Eurovision [4], son choix est profondément symbolique. Il apparaît comme un message lancé à l'Europe de l'Ouest afin de renouveler des échanges culturels qui remontent au siècle des Lumières [5].
2. La chanson de l'Eurovision.
Cette idée est confirmée par la thématique de la chanson « Ne ver, ne bojsia, ne prosi / Ne crois personne, ne crains rien, ne demande rien », dont les paroles furent spécialement écrites pour l'Eurovision.
Dès les premières mesures cependant, on reconnaît sans hésiter le style musical de Taty, un rock-pop entremêlé de quelques touches blues et techno. On retrouve aussi cette manière bien à elles qu'ont Lena et Yulia de chanter en choeur le refrain et d'alterner en solo les couplets. Seule contrainte : la chanson doit respecter la durée réglementaire de trois minutes trente. D'un point de vue musical, on peut le regretter : c'est un temps trop court pour que Lena ou Yulia nous offre une de ces vocalises dont elles ont le secret.
Quant aux paroles, elles reprennent les thèmes habituels du duo : le fait de se sentir identique aux autres alors qu'ils nous rejettent ; d'être tous si semblables et tous si différents ; la recherche absolue de la tolérance.
Le premier couplet (chanté par Yulia) évoque la question de l'hésitation face à sa différence : « des gens différents, des nuits différentes (...) aimer, ne pas aimer (...) quelqu'un sautera au-delà de la ligne (...) quelqu'un comme nous, quelqu'un comme toi ».
Le refrain est une incitation à être soi-même, à ne pas écouter les donneurs de morale et à vivre sa vie en son âme et conscience : « ne crois personne, ne crains rien, ne demande rien, calme-toi, calme-toi ».
Le second couplet (chanté par Lena) est un message d'espoir, la possibilité d'un monde plus lumineux : « quelque part il y a beaucoup de gens comme nous, quelque part mais pas assez (...) quelqu'un prendra le risque et échouera (...) quelqu'un comprendra (...) quelqu'un trouvera un nouveau soleil (...) quelqu'un comme moi, quelqu'un comme toi ».
Il faut noter aussi cette teinte plus amère dans la mélodie. Même si elle n'efface pas le goût de vivre subversif des deux jeunes femmes, cette amertume caractérisera peut-être le second album qu'elles enregistrent actuellement. L'état du monde, l'impuissance ressentie face à l'invasion de l'Irak par les USA, tout cela montre qu'il y a encore beaucoup à faire pour les libertés et le respect des cultures. Dans le même ordre d'idée, le fait qu'une Eurovision presque cinquantenaire ait demandé aux deux jeunes filles d'éviter de s'embrasser pendant leur représentation [6] contredit la liberté d'expression et la tolérance que revendiquent Lena et Yulia.
Cette injonction fait tristement écho aux calomnies incessantes que leur inflige la presse anglo-saxonne (et française). Pour comprendre cet écho, il ne faut pas oublier qu'à l'origine de l'Eurovision se trouve l'Union Européenne de Radio-Télévision (l'UER), laquelle cherchait un moyen de rassembler les états européens autour du lancement d'un programme délassant. Musique et démocratie forment pourtant un thème que partagent tous les pays européens [7]. Et Taty représente parfaitement ces valeurs. Alors on ne peut que trouver contestables les attaques journalistiques que subissent les deux jeunes filles.
3. Des attaques de journalistes suspectes.
Au-delà de la boue qu'elles remuent, les diffamations médiatiques auxquelles doivent faire face les jeunes femmes de Taty diffusent une haine féroce. Tant de haine ne peut être que suspect. On peut donc se demander si il n'y aurait pas derrière un intérêt géopolitique caché.
Ainsi, lorsque le hors-série d'Entrevue choc [8] titre : "tATu les deux p'tites cochonnes du Top 50", on peut s'interroger sur le pourquoi. Surtout lorsque l'article correspondant n'est pas signé et emploie les mots suivants : "le duo a contaminé tous les continents". Le mot "contaminé" associe ici l'amour et le talent des deux jeunes femmes à une maladie contagieuse, créant ainsi un amalgame entre "maladie" "homosexualité" "sida" "femmes" et "Russie". Il est clair qu'il s'agit là de détruire l'image pleine de vie et de modernisme des deux jeunes russes pour la remplacer par une image morbide.
L'article précise de plus qu'"Avec plus de deux millions d'exemplaires de l'album « 200 km/h in the Wrong Lane » vendus dans le monde, tATu est devenu officiellement le groupe russe à avoir vendu le plus de disques à l'extérieur de ses frontières.".
On comprend alors où le bât blesse. L'idée que la Russie puisse produire une excellence certaine au-delà de ses frontières, osant ainsi concurrencer les USA, dérange beaucoup plus que l'homosexualité des deux jeunes femmes (car il est clair qu'elles sont traitées de "p'tites cochonnes" parce qu'elles s'aiment et ne s'en cachent pas [9]).
Sans compter qu'avec plus de deux millions d'albums vendus sur la planète, beaucoup de gens se mettent de l'argent plein les poches (bien plus, certainement, que Lena et Yulia n'en gagnent). De plus, le duo Taty offre au monde entier une des rares images positives de la Russie et ses deux interprètes (dont l'une refuse catégoriquement d'apprendre l'anglais, trouvant qu'il est déjà bien suffisant de devoir rechanter en anglais toutes leurs chansons russes) confessent adorer la Russie et avoir le mal du pays dès qu'elles doivent la quitter.
Il paraît évident que si l'on pouvait faire cesser leur ascension, les États-Unis de Bush junior en seraient ravis : cela leur permettrait de parachever la destruction économique et culturelle de la Russie qu'ils ont poursuivie avec l'invasion de l'Irak. En effet, en faisant la main mise sur les puits de pétrole irakien, les États-Unis s'emparent des vingt milliards d'Euros que rapportaient à la Russie (et à la France) les échanges « pétrole contre nourriture ». Ajouter à cette attaque économique contre la Russie [10] une attaque culturelle contre le seul groupe russe qui fasse une carrière internationale arrangerait fondamentalement la faction au pouvoir aux États-Unis.
Et compte tenu du nombre de programmes étasuniens qu'achètent les chaînes télévisées européennes, il est facile d'organiser une campagne médiatique pour supprimer le duo Taty des écrans.
Les journalistes qui font le jeu de cette campagne devraient néanmoins prendre conscience qu'en salissant Taty, c'est également l'Europe et ses valeurs démocratiques qu'ils salissent.
Il sera donc intéressant de regarder la diffusion de l'Eurovision sur France 3, le samedi 24 mai à 21 heures.
phil
P.S.
Le site de l'Eurovision permet de voir et d'écouter la chanson « Ne ver, ne bojsia, ne prosi / Ne crois personne, ne crains rien, ne demande rien ». Cliquez sur le titre russe de la chanson pour y accéder.
Profitez-en pour voter pour t.A.T.u. : dans ce cas, n'hésitez pas à mettre une bonne note aux filles et une mauvaise à leurs concurrents. D'un côté, vous ferez monter le score de Lena et Yulia. De l'autre, vous ferez baisser celui de leurs adversaires :-)
[1] Sur la transformation du nom Taty en t.A.T.u., cf. article « Taty, Tatu ou t.A.T.u. ? ».
[2] En russe : « XYN BONHE / Khuy voyne » (que l'on prononce "khouï voïné").
[3] Sur la formation musicale des deux jeunes femmes de Taty, cf. « Yulia et Lena : avant la création du duo Taty. ».
[4] N'oubliez pas que ce choix résulte d'un vote populaire et la philosophie des deux filles de Taty ne pouvaient les conduire qu'à accepter une telle participation. Pour en savoir plus, cliquez sur Historique de l'Eurovision.
[5] Et cette tolérance russe envers l'homosexualité n'est pas sans rappeler le film du britannique Marek Kanievska (sélectionné au Festival de Cannes en 1984) Another country (avec Ruppert Everett), l'histoire vraie d'un jeune anglais espionnant pour la Russie parce qu'elle accepte son homosexualité comme normale, à l'inverse de la Grande-Bretagne.
[6] Puisqu'elles s'aiment, il est normal qu'elles s'embrassent pendant leurs chansons d'amour : à dix-huit ans, on fréquente intensément les bancs publics de Brassens.
[7] On peut d'ailleurs s'étonner de constater que la Turquie participe elle aussi à l'Eurovision : elle a récemment commis l'erreur de s'être affublée d'un gouvernement islamiste. Et d'après les sondages actuels, elle est en deuxième place derrière Taty !
[8] Numéro de mai/juin 2003.
[9] Ces propos injurieux sont d'ailleurs pitoyables.
[10] À laquelle on peut ajouter la France, et donc l'Europe, puisque seuls les pays européens pratiquaient le « pétrole contre nourriture ».